Demain, j'arrête!


Voilà plusieurs semaines que notre vie a été bouleversée.

En tant que citoyen d’abord, puisque désormais confinement et gestes barrières rythment notre quotidien.

En tant que soignant ensuite, car on nous a demandé, tels de bons petits soldats, de partir en guerre contre un virus inconnu, et mortel.

Sauf que contrairement aux petits soldats, nous sommes partis sans arme, ni bouclier.

Cette situation inacceptable a ému la France entière.

« Comment?? Les soignants hospitaliers n’ont pas les moyens de se protéger pour nous soigner? Ils manquent de masques, de surblouses ? »

Alors la France s’est mobilisée, à travers ses entreprises, ses célébrités : plein d’essence, repas de grands chefs étoilés, chansons caritatives, tombola….. la liste est longue pour soutenir ceux que l’on nomme désormais « les héros du quotidien ».

Et pendant ce temps….

Pendant ce temps des petits soldats de l’ombre continuent d’oeuvrer sans soutien ni reconnaissance. Ils continuent de prendre leur voiture, tous les matins, pour aller soigner, soutenir, écouter leurs patients angoissés et tenter de les apaiser.

Ils tentent de maintenir chez eux des personnes affaiblies et qui auraient besoin d’être hospitalisées. Ils pensent à leurs collègues hospitaliers, et se disent que ce n’est pas le moment de surcharger les services.

Les petits soldats de l’ombre ont peur

Parce qu’ils n’ont aucun matériel de protection, et pourtant on leur demande de prendre en charge des patients infectés à domicile.

Alors ils font du bricolage: film alimentaire sur le volant de la voiture, sur le siège, sacs poubelles pour se couvrir, et puis on verra bien…

Le soir ils rentrent chez eux, épuisés, et foncent se doucher sans même approcher leur famille, de peur de les contaminer.

Ils ne raconteront pas ce qu’ils ont vécu dans la journée, pour ne pas rajouter à l’ambiance morose ambiante.

Ils jetteront leurs vêtements dans la machine, prépareront le diner, superviseront les devoirs, et consulteront les mails de leurs instances pleins de bons conseils.

Le soutien au personnel soignant?

Ils se sentent peu concernés. Car eux ne sont pas des hospitaliers. Ce sont des indépendants. Vous savez, les nantis, comme on les appelle. Ceux qui roulent en grosse voiture, et gagnent une fortune. Ceux qui ont eu le culot de se plaindre de la réforme des retraites, et qui venaient pleurnicher alors qu’ils sont bourrés de fric. Ceux qu’on critique, mais surtout qu’on oublie dans la lutte contre le Covid 19.

Le problème, c’est qu‘à force de mépris, on constate aujourd’hui une envie de raccrocher. Nombreux sont les infirmiers libéraux qui pensent à leur reconversion. Des changements de cap, il y en a toujours eu. Il est normal de vouloir tenter de nouvelles aventures professionnelles. La différence, c’est qu’aujourd’hui ce changement n’est pas motivé par une envie, mais par un ras le bol et un malaise énorme.

Ce besoin d’aller voir ailleurs touche de nombreux infirmiers libéraux, qu’il aient démarré leur activité récemment ou qu’ils soient installés depuis de nombreuses années.

Pour preuve le témoignage de A.M, infirmière libérale depuis 30 ans, installée en Occitanie: "Je ne sais pas par quel côté aborder ma lassitude...entre la fatigue physique des mauvaises nuits et des journées anxiogènes à rassurer mes patients avec un masque qui me provoque des céphalées , la colère éprouvée suite à la gestion désastreuse et les mensonges du gouvernement, la peur de ne pas arriver à protéger mes patients ou de contaminer les miens , le stress de courir après les EPI pour moi et mes collègues (présidente d'une asso d'idels sur ma ville), la solitude toute seule chez moi après la tournée, la tristesse d'être privée de mes enfants et petits petits-enfants qui sont ma bouffée d'oxygène, la déception devant le manque de reconnaissance pour les soignants du domicile, l'écoeurement des patients ou leur famille toujours exigeants, égoïstes et pas plus compréhensifs que ça... , et l'inquiétude de devoir payer davantage de charges sur les prochains mois alors que j'aurais besoin de repos...

Voilà rapidement ce qui me vient en tête. J'ai 55ans, 30ans de libéral. J'étais de toutes les manifestations infirmières depuis 1988 à Paris. Mon seul espoir pour notre belle profession est qu'enfin après cette crise les jeunes générations descendent dans la rue."

Quant à F.P, installée en région PACA depuis 7 ans, contre l’avis de sa maman(!), la lassitude est bien présente malgré une ancienneté moindre:

« J'ai débuté le libéral le 1er Janvier 2013.

Ma mère IDE depuis 1977.

En libéral depuis 1990...m a dissuadée, enfin a essayé tant bien que mal, de me lancer dans cette voie.

Incompréhensible car je la voyais tant aimer son métier.

Mais maintenant elle me dit:"Je t'avais prévenu!"

Depuis 1 an "Je vois".

Dur dur...aimer ce qu'on fait, aimer tellement ça que je n'aime pas employer le mot"travail " Mais être écoeurée de ce système, nous devenons les prostituées de la Cpam, de l'Etat.

Nous ne sommes pas libérales.

L'état impose nos tarifs, notre nombre d'actes, nous gaze, nous félicite, donne notre rôle propre a des commerçants! Monte nos impôts mais conserve nos tarifs, le déplacement à 2.5€ depuis????et le prix du fioul????. Déçue, écoeurée, plus confiance...me.lever à Noël, jour de l'an, kermesse de mes enfants, pour payer Urssaf et Carpimko. Et bien ça va changer. »

V.N, a été touchée de plein fouet par l’épidémie, puisqu’elle même a été contrainte de s’arrêter, suite à sa propre contamination. Son ras le bol est donc renforcé par le fait de s’être sentie laissée pour compte en tant que soignante « malade »:

« Diplômée de 98, j'ai toujours bossé à domicile d'abord en tant que salariée puis depuis 11 ans en libéral. Bien avant le Covid, la routine me tuait déjà. Je suis seule avec 2 remplaçantes après une création de cabinet de presque 3 ans. Mon quotidien m'ennuie, les mêmes phrases, les mêmes discours, les mêmes soins... Le peu de reconnaissance des patients (vous pouvez m'acheter le journal en passant ? Je vous ai laissé les médicaments de la pharmacie pour les ranger…)voici quelques exemples qui me flinguent un peu plus chaque jour. À cela, viennent s'ajouter la paperasse, les indus, le flicage des caisses, les rejets, l'avenir incertain, une loi retraite à pleurer, la hausse des charges. Le Covid, en plus de m'avoir chopé faute de protection , m'a conforté sur le fait que l'état et les gens se foutent de nous… ».

Et n’oublions pas une chose:

Nombreux sont les infirmiers libéraux qui sont avant tout des parents. Et là, c’est double peine pour eux.

Non seulement ils se sentent rejetés par le gouvernement, voire la société, mais en plus ce désamour touche parfois leurs enfants, qui par répercussion sont exclus par leurs camarades, influencés par leurs parents.

Les infirmiers sont des virus ambulants, et leurs enfants des vecteurs en puissance. Voilà ce que certains vivent.

Pour aller plus loin, nous vous conseillons l’article de Cécile Alibert Gomiero, en lien ci dessous:

http://mes-debuts-idel.fr/semaines-5-6-du-confinement-les-enfants-de-soignants-sont-ils-des-spams/

A toutes les instances, nos députés, notre ministre, nos gouvernants, nous disons ATTENTION. Si les petits soldats de l’ombre disparaissent, que deviendront les soins à domicile?

Faudra-t-il placer en EHPAD toutes les personnes âgées dépendantes?

Faudra-t-il rajouter des lits d’hospitalisation pour toutes les personnes en hospitalisation à domicile?

Faudra-t-il interner tous les patients relevant de psychiatrie?

Faudra-t-il TUER la médecine de ville?

Enfin, à tous nos collègues en souffrance, nous disons ACCROCHEZ-VOUS. ce métier vous l’aimez, malgré toutes ses difficultés.

Vous n’êtes pas seuls.

Une association, SPS (Soins aux Professionnels de Santé), a été crée en 2015 pour venir en aide aux soignants en souffrance.

24H/24 et 7J/7 vous pouvez, d’un simple appel, avoir un lien et une oreille attentive. Et grâce à leur réseau national, il est possible également de trouver un professionnel près de chez vous, pour une consultation avec notamment un psychologue spécialisé en psychologie du travail.

Voici le lien direct vers leur site:

https://www.asso-sps.fr/

L'Ordre National Infirmier propose également depuis 2018 une plateforme téléphonique d'écoute et de soutien aux infirmiers (ères).

Voici le lien vers la présentation et le numéro de téléphone:

https://www.ordre-infirmiers.fr/actualites-presse/articles/lancement-dispositif-entraide-soignants.html

Unidèlement vôtre.

Posts à l'affiche
Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags