09/04/2017: Lettre à Marisol Touraine

April 10, 2017

Madame La Ministre de la Santé,

 

C’est avec un grand intérêt que nous prenons connaissance de votre « Stratégie nationale d’amélioration de la qualité de vie au travail » et précisément du second volet consacré aux professionnels exerçant en ambulatoire que vous avez présenté le 22 mars 2017.

 

Prendre soin de ceux qui soignent

 

Voilà un titre qui ne peut laisser insensibles les infirmiers libéraux que nous sommes.

 

Nous nous réjouissons de constater que votre intérêt envers les professionnels de santé exerçant à domicile ne relève pas de l’utopie.

 

Permettez-nous, Madame Touraine, d’en avoir douté pendant 5 ans, quand nous avons tenté de vous interpeller à Paris, devant votre ministère, le 8 novembre 2016, puis le 24 janvier 2017 et enfin le 7 mars 2017 sur nos conditions d’exercice.

 

En effet notre métier, comme vous le savez, est un métier passionnant mais épuisant. Il nous oblige à une rigueur extrême, à une attention de chaque instant, à une haute technicité et à un savoir-faire et savoir être irréprochable.

 

Nous sommes un maillon essentiel dans la prise en soin des patients à leur domicile. Les patients le savent mais nous avons cru un moment que votre Ministère l’ignorait.

 

Nous nous permettons de faire un petit rappel historique sur notre profession.

C’est en 1947 que naît officiellement la profession d’infirmière libérale, par l'arrêté du 31/12/1947 (JO 09/01/48) qui codifie les actes pouvant être réalisés par les "auxiliaires médicaux" et remboursés par la Sécurité Sociale.

Si nos calculs sont bons, cela fait donc 70 ans cette année que l’infirmier libéral intervient au domicile des patients pour prodiguer des soins en France.

 

Vous proposez, dans votre programme, des actions visant à apporter une solution aux problèmes d’épuisement psychologique, à l’insécurité liée à notre mode d’exercice et à l’amélioration de nos conditions d’exercice.

 

Nous vous proposons Madame Touraine, de prendre le problème à l’envers et de tenter de comprendre pourquoi les infirmiers libéraux sont en souffrance.

Votre silence à notre égard pendant tout le quinquennat Hollande, la non-reconnaissance de notre travail, de notre statut, le flicage perpétuel nous obligeant à travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes participent vivement à notre épuisement.

 

- Les compétences des infirmières

 

Les compétences des infirmiers se déploient sur 2 axes : le rôle propre et le rôle médico-délégué (sur prescription médicale). (décret du 29/07/04 du CSP).

 

L’exercice de la profession englobe donc la réalisation des soins infirmiers, leur organisation, leur analyse et leur évaluation. Les infirmiers ne sont pas de simples exécutants, ils doivent sans cesse faire le lien entre leurs connaissances et les prescriptions médicales, et agir en conséquence. (cf. le référentiel des compétences – arrêté du 31/07/09).

 

Nous demandons que nos compétences soient reconnues comme telles.

 

Il est des pays (Canada,…) qui reconnaissent et favorisent les compétences des infirmiers, pourquoi ne pas adapter leur système en France ?

 

- La spécificité de la relation soignant/soigné dans l’exercice en libéral

 

Les infirmiers libéraux travaillent bien souvent seuls à domicile. Vous n’ignorez pas que la profession infirmière est essentiellement féminine à 86%.

 

L’infirmier exerce sa mission dans le respect de la vie humaine.

 

A domicile, l’infirmier se doit de respecter l’intimité, les choix de vie et la dignité du patient, de sa famille et de ses proches.

 

Ce principe de respect est parfois en contradiction avec nos conditions de travail sur le terrain : par exemple la notion de quotas/temps, imposée par les autorités de tutelle, associée aux AIS, éloigne les professionnels de la relation soignant/soigné si précieuse. Les temps d’écoute, de dialogue, d’analyse des besoins ne peuvent se faire chronomètre à la main ! Et cette situation renvoie les infirmiers libéraux, conscients de ne pas travailler et prendre soin comme les situations le nécessitent, à la dévalorisation de soi, parfois jusqu’au burn out !

 

- La vulnérabilité des IDEL

 

A domicile, les infirmiers et les infirmières exercent leur métier seuls ce qui les rendent particulièrement vulnérables.

 

En effet, nous ne pouvons que constater et regretter les différents cas d'agression, qu'ils soient physiques, sexuelles et/ou verbales, le dernier datant du Mardi 4 Avril 2017. Vous n'êtes pas sans savoir que notre collègue installée dans le Bas-Rhin, s'est violemment faite agressée puis poignardée à 3 reprises par l'un de ses patients qui l'attendait derrière la porte avec un couteau.

 

Malheureusement, elle n'est pas la première et ne sera probablement pas la dernière. Lorsque nous sommes victimes d'agressions, il est difficile de retourner exercer notre métier sereinement.

 

Même dans ce cas de force majeure, rien ne nous est proposé, pas d'arrêt maladie, pas d'accident de travail simplement "à cause" de notre statut de chef d'entreprise, d'indépendant.

Madame Touraine, quelle stratégie nous proposez-vous dans ce cas ? Appeler un Numéro vert ? Signaler les faits à l'ordre infirmier (encore faut-il pouvoir les joindre) ? La gendarmerie (quand ils acceptent de recevoir notre dépôt de plainte, ce qui en pratique n'est pas toujours le cas)?

 

- Injustice d’une rémunération non revalorisée depuis des années

 

La nomenclature régissant nos actes est obsolète et inadaptée aux demandes de soins rencontrées sur le terrain. Pas de cotation pour la pose/dépose de bas de contentions, pas de cotation pour l’instillation de collyres, etc…

 

Les besoins des français en matière de santé et de soins évoluent, contrairement aux règles qui nous régissent.

 

Par ailleurs la nomenclature est sujette à interprétation, différente selon les caisses. Une véritable source de conflits, de sentiment d’injustice et d’insécurité professionnelle.

 

- Injustice vis-à-vis des structures HAD, SSIAD

 

Face à une population vieillissante, vous avez eu à cœur de développer et attribuer un budget conséquent au développement des HAD et autres structures de soins. Rien pour les infirmiers libéraux, pourtant en place, déjà présents sur le terrain 24/24h et 7/7jrs.

 

Or Lors du congrès national de La FNEHAD, la présidente, Mme Elisabeth Huber, dans son discours de clôture a proclamé que l’HAD était la seule porte de sortie de l’hôpital. Sachez Madame Touraine, que le retour des patients à domicile est notre quotidien et que nous avons été formés pendant 3 ans et 3 mois pour le faire, tout comme les infirmiers qui travaillent dans ces mêmes structures.

 

Les infirmiers libéraux sont les premiers professionnels de santé de ville et pour un coût moindre que les structures d’hospitalisation à domicile. Pourquoi ne pas prendre connaissance et acte des études qui le prouvent ?

 

Votre programme de modernisation de la loi de santé ne fait aucune mention de notre spécificité et de notre rôle primordial dans les soins à domicile. Nous sommes classés dans un mot fourre-tout nommé « auxiliaires médicaux ».

 

Il serait d’ailleurs temps d’appeler un chat… un chat et de nommer clairement l’infirmier dans vos discours, programmes et autres publications.

 

Il serait temps de prendre vraiment soin des soignants, y compris ceux exerçant au domicile des français, en écoutant ce qu’ils ont à dire !

 

Les solutions concrètes et efficaces, les infirmiers libéraux les connaissent, les proposent, mais vous restez sourde à leurs appels. Pourquoi ?

 

 

Alexandra CANTAREL

Présidente UNIDEL

 

 

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